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Epicure est, avec Spinoza peut-être, l’un des philosophes qui a été le plus calomnié et cela à toutes les époques ”

ÉPICURE À MÉNECÉE. SALUT.

Lettre à Ménécée
Traduction par Octave Hamelin (1856 – 1907)

Quand on est jeune il ne faut pas remettre à philosopher, et quand on est vieux il ne faut pas se lasser de philosopher. Car jamais il n’est trop tôt ou trop tard pour travailler à la santé de l’âme. Or celui qui dit que l’heure de philosopher n’est pas encore arrivée ou est passée pour lui, ressemble à un homme qui dirait que l’heure d’être heureux n’est pas encore venue pour lui ou qu’elle n’est plus. Le jeune homme et le vieillard doivent donc philosopher l’un et l’autre, celui-ci pour rajeunir au contact du bien, en se remémorant les jours agréables du passé ; celui-là afin d’être, quoique jeune, tranquille comme un ancien en face de l’avenir. Par conséquent il faut méditer sur les causes qui peuvent produire le bonheur puisque, lorsqu’il est à nous, nous avons tout, et que, quand il nous manque, nous faisons tout pour l’avoir.

Attache-toi donc aux enseignements que je n’ai cessé de te donner et que je vais te répéter ; mets-les en pratique et médite-les, convaincu que ce sont là les principes nécessaires pour bien vivre. Commence par te persuader qu’un dieu est un animal immortel et bienheureux, te conformant en cela à l’anticipation du dieu qui est gravée en toi. N’attribue jamais à un dieu rien qui soit en opposition avec l’immortalité ni en désaccord avec la béatitude ; mais regarde-le toujours comme possédant tout ce que tu trouveras capable d’assurer son immortalité et sa béatitude. Car les dieux existent, attendu que nous connaissons leur existence par une intuition évidente. Mais, quant à leur nature, ils ne sont pas tels que la foule le croit. Et celui-là n’est pas impie qui nie les dieux de la foule, c’est celui qui attribue aux dieux ce que leur prêtent les opinions de la foule. Car les affirmations de la foule sur les dieux ne sont pas des anticipations, mais bien des présomptions fausses. Et ces imaginations fausses font que les dieux sont pour les méchants la source des plus grands maux comme, d’autre part, les opinions vraies sur les dieux font que les dieux sont pour les bons la source des plus grands biens [1]. Mais la multitude, incapable de se déprendre de ce qui est chez elle et à ses yeux le propre de la vertu, n’accepte que des dieux conformes à cet idéal et regarde comme absurde tout ce qui s’en écarte.

Prends l’habitude de penser que la mort n’est rien pour nous. Car tout bien et tout mal résident dans la sensation : or la mort est privation de toute sensibilité. Par conséquent, la connaissance de cette vérité que la mort n’est rien pour nous, nous rend capables de jouir de cette vie mortelle, non pas en y ajoutant la perspective d’une durée infinie, mais en nous enlevant le désir de l’immortalité. (125) Car il ne reste plus rien à redouter dans la vie, pour qui a vraiment compris que hors de la vie il n’y a rien de redoutable. On prononce donc de vaines paroles quand on soutient que la mort est à craindre, non pas parce qu’elle sera douloureuse étant réalisée, mais parce qu’il est douloureux de l’attendre. Ce serait en effet une crainte vaine et sans objet que celle qui serait produite par l’attente d’une chose qui ne cause aucun trouble par sa présence.

Ainsi celui de tous les maux qui nous donne le plus d’horreur, la mort, n’est rien pour nous, puisque, tant que nous existons nous-mêmes, la mort n’est pas, et que, quand la mort existe, nous ne sommes plus. Donc la mort n’existe ni pour les vivants ni pour les morts, puisqu’elle n’a rien à faire avec les premiers, et que les seconds ne sont plus. Mais la multitude tantôt fuit la mort comme le pire des maux, tantôt l’appelle comme le terme des maux de la vie. (126) Le sage, au contraire, ne fait pas fi de la vie et il n’a pas peur non plus de ne plus vivre : car la vie ne lui est pas à charge, et il n’estime pas non plus qu’il y ait le moindre mal à ne plus vivre. De même que ce n’est pas toujours la nourriture la plus abondante que nous préférons, mais parfois la plus agréable, pareillement ce n’est pas toujours la plus longue durée qu’on veut recueillir, mais la plus agréable. Quant à ceux qui conseillent aux jeunes gens de bien vivre et aux vieillards de bien finir, leur conseil est dépourvu de sens, non seulement parce que la vie a du bon même pour le vieillard, mais parce que le soin de bien vivre et celui de bien mourir ne font qu’un. On fait pis encore quand on dit qu’il est bien de ne pas naître, ou, « une fois né, de franchir au plus vite les portes de l’Hadès ».(127) Car si l’homme qui tient ce langage est convaincu, comment ne sort-il pas de la vie ? C’est là en effet une chose qui est toujours à sa portée, s’il veut sa mort d’une volonté ferme. Que si cet homme plaisante, il montre de la légèreté en un sujet qui n’en comporte pas. Rappelle-toi que l’avenir n’est ni à nous ni pourtant tout à fait hors de nos prises, de telle sorte que nous ne devons ni compter sur lui comme s’il devait sûrement arriver, ni nous interdire toute espérance, comme s’il était sûr qu’il dût ne pas être.

Il faut se rendre compte que parmi nos désirs les uns sont naturels, les autres vains, et que, parmi les désirs naturels, les uns sont nécessaires et les autres naturels seulement. Parmi les désirs nécessaires, les uns sont nécessaires pour le bonheur, les autres pour la tranquillité du corps, les autres pour la vie même. Et en effet une théorie non erronée des désirs doit rapporter tout choix et toute aversion à la santé du corps et à l’ataraxie de l’âme, puisque c’est là la perfection même de la vie heureuse. (128) Car nous faisons tout afin d’éviter la douleur physique et le trouble de l’âme. Lorsqu’une fois nous y avons réussi, toute l’agitation de l’âme tombe, l’être vivant n’ayant plus à s’acheminer vers quelque chose qui lui manque, ni à chercher autre chose pour parfaire le bien-être de l’âme et celui du corps. Nous n’avons en effet besoin du plaisir que quand, par suite de son absence, nous éprouvons de la douleur ; et quand nous n’éprouvons pas de douleur nous n’avons plus besoin du plaisir. C’est pourquoi nous disons que le plaisir est le commencement et la fin de la vie heureuse. (129) En effet, d’une part, le plaisir est reconnu par nous comme le bien primitif et conforme à notre nature, et c’est de lui que nous partons pour déterminer ce qu’il faut choisir et ce qu’il faut éviter ; d’autre part, c’est toujours à lui que nous aboutissons, puisque ce sont nos affections qui nous servent de règle pour mesurer et apprécier tout bien quelconque si complexe qu’il soit. Mais, précisément parce que le plaisir est le bien primitif et conforme à notre nature, nous ne recherchons pas tout plaisir, et il y a des cas où nous passons par-dessus beaucoup de plaisirs, savoir lorsqu’ils doivent avoir pour suite des peines qui les surpassent ; et, d’autre part, il y a des douleurs que nous estimons valoir mieux que des plaisirs, savoir lorsque, après avoir longtemps supporté les douleurs, il doit résulter de là pour nous un plaisir qui les surpasse. Tout plaisir, pris en lui-même et dans sa nature propre, est donc un bien, et cependant tout plaisir n’est pas à rechercher ; pareillement, toute douleur est un mal, et pourtant toute douleur ne doit pas être évitée. (130) En tout cas, chaque plaisir et chaque douleur doivent être appréciés par une comparaison des avantages et des inconvénients à attendre. Car le plaisir est toujours le bien, et la douleur le mal ; seulement il y a des cas où nous traitons le bien comme un mal, et le mal, à son tour, comme un bien. C’est un grand bien à notre avis que de se suffire à soi-même, non qu’il faille toujours vivre de peu, mais afin que si l’abondance nous manque, nous sachions nous contenter du peu que nous aurons, bien persuadés que ceux-là jouissent le plus vivement de l’opulence qui ont le moins besoin d’elle, et que tout ce qui est naturel est aisé à se procurer, tandis que ce qui ne répond pas à un désir naturel est malaisé à se procurer. En effet, des mets simples donnent un plaisir égal à celui d’un régime somptueux si toute la douleur causée par le besoin est supprimée, (131) et, d’autre part, du pain d’orge et de l’eau procurent le plus vif plaisir à celui qui les porte à sa bouche après en avoir senti la privation. L’habitude d’une nourriture simple et non pas celle d’une nourriture luxueuse, convient donc pour donner la pleine santé, pour laisser à l’homme toute liberté de se consacrer aux devoirs nécessaires de la vie, pour nous disposer à mieux goûter les repas luxueux, lorsque nous les faisons après des intervalles de vie frugale, enfin pour nous mettre en état de ne pas craindre la mauvaise fortune. Quand donc nous disons que le plaisir est le but de la vie, nous ne parlons pas des plaisirs des voluptueux inquiets, ni de ceux qui consistent dans les jouissances déréglées, ainsi que l’écrivent des gens qui ignorent notre doctrine, ou qui la combattent et la prennent dans un mauvais sens. Le plaisir dont nous parlons est celui qui consiste, pour le corps, à ne pas souffrir et, pour l’âme, à être sans trouble. (132) Car ce n’est pas une suite ininterrompue de jours passés à boire et à manger, ce n’est pas la jouissance des jeunes garçons et des femmes, ce n’est pas la saveur des poissons et des autres mets que porte une table somptueuse, ce n’est pas tout cela qui engendre la vie heureuse, mais c’est le raisonnement vigilant, capable de trouver en toute circonstance les motifs de ce qu’il faut choisir et de ce qu’il faut éviter, et de rejeter les vaines opinions d’où provient le plus grand trouble des âmes. Or, le principe de tout cela et par conséquent le plus grand des biens, c’est la prudence. Il faut donc la mettre au-dessus de la philosophie même, puisqu’elle est faite pour être la source de toutes les vertus, en nous enseignant qu’il n’y a pas moyen de vivre agréablement si l’on ne vit pas avec prudence, honnêteté et justice, et qu’il est impossible de vivre avec prudence, honnêteté et justice si l’on ne vit pas agréablement. Les vertus en effet, ne sont que des suites naturelles et nécessaires de la vie agréable et, à son tour, la vie agréable ne saurait se réaliser en elle-même et à part des vertus.

(133) Et maintenant y a-t-il quelqu’un que tu mettes au-dessus du sage ? Il s’est fait sur les dieux des opinions pieuses ; il est constamment sans crainte en face de la mort ; il a su comprendre quel est le but de la nature ; il s’est rendu compte que ce souverain bien est facile à atteindre et à réaliser dans son intégrité, qu’en revanche le mal le plus extrême est étroitement limité quant à la durée ou quant à l’intensité ; il se moque du destin, dont certains font le maître absolu des choses. Il dit d’ailleurs que, parmi les événements, les uns relèvent de la nécessité, d’autres de la fortune, les autres enfin de notre propre pouvoir, attendu que la nécessité n’est pas susceptible qu’on lui impute une responsabilité, que la fortune est quelque chose d’instable, tandis que notre pouvoir propre, soustrait à toute domination étrangère, est proprement ce à quoi s’adressent le blâme et son contraire.(134) Et certes mieux vaudrait s’incliner devant toutes les opinions mythiques sur les dieux que de se faire les esclaves du destin des physiciens, car la mythologie nous promet que les dieux se laisseront fléchir par les honneurs qui leur seront rendus, tandis que le destin, dans son cours nécessaire, est inflexible ; il n’admet pas, avec la foule, que la fortune soit une divinité – car un dieu ne fait jamais d’actes sans règles –, ni qu’elle soit une cause inefficace : il ne croit pas, en effet, que la fortune distribue aux hommes le bien et le mal, suffisant ainsi à faire leur bonheur et leur malheur, il croit seulement qu’elle leur fournit l’occasion et les éléments de grands biens et de grands maux ; (135) enfin il pense qu’il vaut mieux échouer par mauvaise fortune, après avoir bien raisonné, que réussir par heureuse fortune, après avoir mal raisonné – ce qui peut nous arriver de plus heureux dans nos actions étant d’obtenir le succès par le concours de la fortune lorsque nous avons agi en vertu de jugements sains.

Médite donc tous ces enseignements et tous ceux qui s’y rattachent, médite-les jour et nuit, à part toi et aussi en commun avec ton semblable. Si tu le fais, jamais tu n’éprouveras le moindre trouble en songe ou éveillé, et tu vivras comme un dieu parmi les hommes. Car un homme qui vit au milieu de biens impérissables ne ressemble en rien à un être mortel.

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Autre traduction par Jacques Georges Chauffepié (1702 – 1786)

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[122] « La jeunesse n’est point un obstacle à l’étude de la philosophie. On ne doit point différer d’acquérir ces connaissances, de même qu’on ne doit point avoir de honte de consacrer ses dernières années au travail de la spéculation. L’homme n’a point de temps limité, et ne doit jamais manquer de force pour guérir son esprit de tous les maux qui l’affligent.

« Ainsi celui qui excuse sa négligence sur ce qu’il n’a pas encore assez de vigueur pour cette laborieuse application, ou parce qu’il a laissé échapper les moments précieux qui pouvaient le conduire à cette découverte, ne parle pas mieux que l’autre qui ne veut pas se tirer de l’orage des passions, ni des malheurs de la vie, pour en mener une plus tranquille et plus heureuse, parce qu’il prétend que le temps de cette occupation nécessaire n’est pas encore arrivé ; ou qu’il s’est écoulé d’une manière irréparable.

« Il faut donc que les jeunes gens devancent la force de leur esprit, et que les vieux rappellent toutes celles dont ils sont capables pour s’attacher à la philosophie ; l’un doit faire cet effort afin qu’arrivant insensiblement au terme prescrit à ses jours, il persévère dans l’habitude de la vertu qu’il s’est acquise ; et l’autre afin qu’étant chargé d’années, il connaisse que son esprit à toute la fermeté de la jeunesse pour se mettre au-dessus de tous les événements de la fortune, et pour lui faire regarder avec intrépidité tout ce qui peut l’alarmer dans la spéculation de l’avenir, dont il est si proche.

[123] « Méditez donc, mon cher Ménecée, et ne négligez rien de tout ce qui peut vous mener à la félicité ; heureux celui qui s’est fixé dans cette situation tranquille ! il n’a plus de souhaits à faire, puisqu’il est satisfait de ce qu’il possède ; et s’il n’a pu encore s’élever à ce degré d’excellence il doit faire tous ses efforts pour y atteindre.

« Suivez donc les préceptes que je vous ai donnés si souvent, mettez-les en pratique, qu’ils soient les sujets continuels de vos réflexions, parce que je suis convaincu que vous y trouverez, pour la règle de vos mœurs, une morale très régulière.

« La base sur laquelle vous devez appuyer toutes vos maximes, c’est la pensée de l’immortalité et de l’état bienheureux des dieux : ce sentiment est conforme à l’opinion qui s’en est répandue parmi les hommes ; mais aussi prenez garde qu’en définissant la divinité, vous lui donniez aucun attribut qui profane la grandeur de son essence, en diminuant son éternité ou sa félicité suprême ; donnez à votre esprit sur cet Être divin tel essor qu’il vous plaira, pourvu que son immortalité et sa béatitude n’en reçoivent aucune atteinte.

« Il y a des dieux, c’est une connaissance consacrée à la postérité ; mais leur existence est tout à fait différente de celle qu’ils trouvent dans l’imagination des hommes. Celui-là donc n’est point un impie téméraire qui bannit celle foule de divinités à qui le simple peuple rend des hommages ; c’est plutôt cet autre qui veut donner à ces êtres divins les sentiments ridicules du vulgaire.

[124] « Tout ce que la plupart de ces faibles esprits avancent sur la connaissance qu’ils en ont, n’est point par aucune notion intérieure qui puisse servir de preuve invincible, c’est seulement par de simples préjugés. Quelle apparence que les dieux, selon l’opinion commune, s’embarrassent de punir les coupables et de récompenser les bons, qui, pratiquant sans cesse toutes les vertus qui sont le propre d’un excellent naturel, veulent que ces divinités leur ressemblent, et estiment que tout ce qui n’est pas conforme à leurs habitudes mortelles est fort éloigné de la nature divine.

« Faites-vous une habitude de penser que la mort n’est rien à notre égard, puisque la douleur ou le plaisir dépend du sentiment, et qu’elle n’est rien que la privation de ce même sentiment.

« C’est une belle découverte que celle qui peut convaincre l’esprit, que la mort ne nous concerne en aucune manière ; c’est un heureux moyen de passer avec tranquillité cette vie mortelle sans nous fatiguer de l’incertitude des temps qui la doivent suivre, et sans nous repaître de l’espérance de l’immortalité.

[125] « En effet, ce n’est point un malheur de vivre, à celui qui est une fois persuadé que le moment de sa dissolution n’est accompagné d’aucun mal ; et c’est être ridicule de marquer la crainte que l’on a de la mort, non pas que sa vue, dans l’instant qu’elle nous frappe, donne aucune inquiétude, mais parce que, dans l’attente de ses coups, l’esprit se laisse accabler par les tristes vapeurs du chagrin ? Est-il possible que la présence d’une chose étant incapable d’exciter aucun trouble en nous, nous puissions nous affliger avec tant d’excès par la seule pensée de son approche ?

« La mort, encore un coup, qui paraît la plus redoutable de tous les maux, n’est qu’une chimère, parce qu’elle n’est rien tant que la vie subsiste ; et lorsqu’elle arrive, la vie n’est plus : ainsi elle n’a point d’empire ni sur les vivants ni sur les morts ; les uns ne sentent pas encore sa fureur, et les autres, qui n’existent plus, sont à l’abri de ses atteintes.

« Les âmes vulgaires évitent quelquefois la mort, parce qu’elles l’envisagent comme le plus grand de tous les maux ; [126] elles tremblent aussi très souvent par le chagrin qu’elles ont de perdre tous les plaisirs qu’elle leur arrache, et de l’éternelle inaction où elle les jette ; c’est sans raison que la pensée de ne plus vivre leur donne de l’horreur, puisque la perte de la vie ôte le discernement que l’on pourrait avoir, que la cessation d’être enfermât en soi quelque chose de mauvais ; et de même qu’on ne choisit pas l’aliment par sa quantité, mais par sa délicatesse, ainsi le nombre des années ne fait pas la félicité de notre vie ; c’est la manière dont on la passe qui contribue à son agrément.

« Qu’il est ridicule d’exhorter un jeune homme à bien vivre, et de faire comprendre à celui que la vieillesse approche du tombeau, qu’il doit mourir avec fermeté ; ce n’est pas que ces deux choses ne soient infiniment estimables d’elles-mêmes, mais c’est que les spéculations qui nous font trouver des charmes dans une vie réglée nous mènent avec intrépidité jusqu’à l’heure de la mort.

« C’est une folie beaucoup plus grande d’appeler le non-être un bien, ou de dire que, dès l’instant qu’on a vu la lumière, il faut s’arracher à la vie.

[127] « Si celui qui s’exprime de cette sorte est véritablement persuadé de ce qu’il dit, d’où vient que dans le même moment il ne quitte pas la vie ? S’il a réfléchi sérieusement sur les malheurs dont elle est remplie, il est le maître d’en sortir pour n’être plus exposé à ses disgrâces ; et si c’est par manière de parler, et comme par raillerie, c’est faire le personnage d’un insensé. La plaisanterie sur cette matière est ridicule.

« Il faut se remplir l’esprit de la pensée de l’avenir, avec cette circonstance, qu’il ne nous concerne point tout à fait, et qu’il n’est pas entièrement hors d’état de nous concerner, afin que nous ne soyons point inquiétés de la certitude ou de l’incertitude de son arrivée.

« Considérez aussi que des choses différentes sont l’objet de nos souhaits et de nos désirs ; les unes sont naturelles, et les autres sont superflues ; il y en a de naturelles absolument nécessaires, et d’autres dont on peut se passer, quoique inspirées par la nature. Les nécessaires sont de deux sortes ; les unes font notre bonheur par l’indolence du corps, et quelques autres soutiennent la vie, comme le breuvage et l’aliment. [128] Si vous spéculez ces choses sans vous éloigner de la vérité, l’esprit et le corps y trouveront ce qu’il faut chercher et ce qu’il faut éviter ; l’un y aura le calme et la bonace, et l’autre une santé parfaite, qui sont le centre d’une vie bienheureuse.

« N’est-il pas vrai que le but de toutes nos actions, c’est de fuir la douleur et l’inquiétude, et que lorsque nous sommes arrivés à ce terme, l’esprit est tellement délivré de tout ce qui le pouvait tenir dans l’agitation, que l’homme croit être au dernier période de sa félicité, qu’il n’y a plus rien qui puisse satisfaire son esprit et contribuer à sa santé.

« La fuite du plaisir fait naître la douleur, et la douleur fait naître le plaisir ; c’est pourquoi nous appelons ce même plaisir la source et la fin d’une vie bienheureuse, [129] parce qu’il est le premier bien que la nature nous inspire dès le moment de notre naissance ; que c’est par lui que nous évitons des choses, que nous en choisissons d’autres, et qu’enfin tous nos mouvements se terminent en lui ; c’est donc à son secours que nous sommes redevables de savoir discerner toutes sortes de biens.

« La frugalité est un bien que l’on ne peut trop estimer ; ce n’est pas qu’il faille toujours la garder régulièrement, mais son habitude est excellente, afin que n’ayant plus les choses dans la même abondance, nous nous passions de peu, sans que cette médiocrité nous paraisse étrange ; aussi faut-il graver fortement dans son esprit que c’est jouir d’une magnificence pleine d’agrément que de se satisfaire sans aucune profusion.

[130] « La nature, pour sa subsistance, n’exige que des choses très faciles à trouver ; celles qui sont rares et extraordinaires lui sont inutiles, et ne peuvent servir qu’à la vanité ou à l’excès. Une nourriture commune donne autant de plaisir qu’un festin somptueux, et c’est un ragoût admirable que l’eau et le pain lorsque l’on en trouve dans le temps de sa faim et de sa soif.

« Il faut donc s’habituer à manger sobrement et simplement, sans rechercher toutes ces viandes délicatement préparées ; la santé trouve dans cette frugalité sa conservation, et l’homme, par ce moyen, devient plus robuste et beaucoup plus propre à toutes les actions de la vie. [131] Cela est cause que s’il se trouve par intervalles à un meilleur repas, il y mange avec plus de plaisir ; mais le principal, c’est que par ce secours nous ne craignons point les vicissitudes de la fortune, parce qu’étant accoutumés à nous passer de peu, quelque abondance qu’elle nous ôte, elle ne fait que nous remettre dans un état qu’elle ne nous peut ravir, par la louable habitude que nous avons prise.

« Ainsi lorsque nous assurons que la volupté est la fin d’une vie bienheureuse, il ne faut pas s’imaginer que nous entendions parler de ces sortes de plaisirs qui se trouvent dans la jouissance de l’amour, ou dans le luxe et l’excès des bonnes tables, comme quelques ignorants l’ont voulu insinuer, aussi bien que les ennemis de notre secte, qui nous ont imposé sur cette matière, par l’interprétation maligne qu’ils ont donnée à notre opinion.

[132] « Cette volupté, qui est le centre de notre bonheur, n’est autre chose que d’avoir l’esprit sans aucune agitation, et que le corps soit exempt de douleur ; l’ivrognerie, l’excès des viandes, le commerce criminel des femmes, la délicatesse des boissons et tout ce qui assaisonne les bonnes tables, n’ont rien qui conduise à une agréable vie : il n’y a que la frugalité et la tranquillité de l’esprit qui puissent faire cet effet heureux ; c’est ce calme qui nous facilite l’éclaircissement des choses qui doivent fixer notre choix, ou de celles que nous devons fuir ; et c’est par lui qu’on se défait des opinions qui troublent la disposition de ce mobile de notre vie.

« Le principe de toutes ces choses ne se trouve que dans la prudence qui, par conséquent, est un bien très excellent ; aussi mérite-t-elle sur la philosophie l’honneur de la préférence, parce qu’elle est sa règle dans la conduite de ses recherches ; qu’elle fait voir l’utilité qu’il y a de sortir de cette ignorance qui fait toutes nos alarmes ; et que d’ailleurs elle est la source de toutes les vertus qui nous enseignent que la vie est sans agrément, si la prudence, l’honnêteté et la justice ne dirigent tous ses mouvements, et que, suivant toujours la route que ces choses nous tracent, nos jours s’écoulent avec cette satisfaction, dont le bonheur est inséparable : car ses vertus sont le propre d’une vie pleine de félicité et d’agrément, qui ne peut jamais être sans leur excellente pratique.

[133] « Cela supposé, quel est l’homme que vous pourriez préférer à celui qui pense des dieux tout ce qui est conforme à la grandeur de leur être, qui voit insensiblement avec intrépidité l’approche de la mort, qui raisonne avec tant de justesse sur la fin où nous devons tendre naturellement, et sur l’existence du souverain bien, dont il croit la possession facile et capable de nous remplir entièrement ; qui s’est imprimé dans l’esprit que tout ce qu’on trouve dans les maux doit finir bientôt, si la douleur est violente, ou que si elle languit par le temps, on s’en fait une habitude qui la rend supportable ; et qui, enfin, se peut convaincre lui-même que la nécessité du destin, ainsi que l’ont cru quelques philosophes, n’a point un empire absolu sur nous, ou que tout au moins elle n’est pas tout à fait la maîtresse des choses qui relèvent en partie du caprice de la fortune, et qui en partie sont dépendantes de notre volonté, parce que cette même nécessité est cruelle et sans remède, et que l’inconstance de la fortune peut nous laisser toujours quelques rayons d’espérance.

« D’ailleurs, la liberté que nous avons d’agir comme il nous plaît n’admet aucune tyrannie qui la violente, aussi sommes-nous coupables des choses criminelles ; de même que ce n’est qu’à nous qu’appartiennent les louanges que mérite la prudence de notre conduite.

[134] « Il est donc beaucoup plus avantageux de se rendre à l’opinion fabuleuse que le peuple a des dieux, que d’agir, selon quelques physiciens, par la nécessité du destin ; cette pensée ne laisse pas d’imprimer du respect, et l’on espère toujours du succès à ses prières ; mais lorsque l’on s’imagine une certaine nécessité dans l’action, c’est vouloir se jeter dans le désespoir.

« Gardez-vous donc bien d’imiter le vulgaire, qui met la Fortune au nombre des dieux ; la bizarrerie de sa conduite l’éloigne entièrement du caractère de la divinité, qui ne peut rien faire qu’avec ordre et justesse. Ne croyez pas non plus que cette volage contribue en aucune manière aux événements ; le simple peuple s’est bien laissé séduire en faveur de sa puissance ; il ne croit pas néanmoins qu’elle donne directement aux hommes ni les biens ni les maux qui font le malheur ou la félicité de leur vie ; mais qu’elle fait naître seulement les occasions de tout ce qui peut produire les effets.

« Arrachez donc autant qu’il vous sera possible cette pensée de votre esprit, [135] et soyez persuadé qu’il vaut mieux être malheureux sans avoir manqué de prudence que d’être au comble de ses souhaits par une conduite déréglée, à qui néanmoins la fortune a donné du succès ; il est beaucoup plus glorieux d’être redevable à cette même prudence de la grandeur et du bonheur de ses actions, puisque c’est une marque qu’elles sont l’effet de ses réflexions et de ses conseils.

« Ne cessez donc jamais de méditer sur ces choses ; soyez jour et nuit dans la spéculation de tout ce qui les regarde, soit que vous soyez seul, ou avec quelqu’un qui ait du rapport avec vous : c’est le moyen d’avoir un sommeil tranquille, d’exercer dans le calme toutes vos facultés et de vivre comme un dieu parmi les mortels. Celui-là est plus qu’un homme, qui jouit pendant la vie des mêmes biens qui font le bonheur de la divinité. »

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